Plus je creuse les enjeux subtiles et complexes de l’introduction des technologies IA dans la prise de décision humaine, qu’elle concerne bien sûr un entrepreneur mais pas que, plus je m’interroge.
Avec l’intuition que nous avons besoin d’une « patience cognitive » (expression utilisée par Maryanne Wolf dans « Lecteur, reste avec nous », cf. ce billet De l’importance de la lecture profonde pour un entrepreneur), nourrie de frictions qui structurent notre apprentissage du monde et notre cognition dont je rappelle qu’elle est profondément incarnée et relationnelle (peut-être faudrait-il ajouter quelle est aussi marquée par les narrations qui nous traversent, que ce soit par la lecture profonde ou les récits qui structurent nos modèles mentaux).
Autre conviction, cette patience cognitive nourrie une « souveraineté cognitive » que nous ne devons pas abdiquer (expression glanée dans un billet de 🧿 Marie Dollé, La guerre des intelligences).
Tout ceci me laisse penser que la suppression des frictions, complète ou partielle, menace directement notre souveraineté cognitive. Donc notre connexion au réel, notre autonomie et notre capacité d’agir.
Je vois plusieurs angles de réflexions possibles en tournant autour de cette idée de cognition:
- Risque de « délestage cognitif » : par une délégation de l’appréhension du réel à l’IA, nous noyant dans des données peu en prise sur la réalité, évacuant le flou, la limite, la nuance et des zones grises qui bien souvent peuvent guider l’analyse et l’action
- Risque de l’illusion d’une « scalabilité cognitive », entrainant tentation de démesure et d’hubris. Induisant un surestimation de la robustesse et de la pérennité (avec un risque réel d’effondrements de process ou d’organisations)
- L’idée d’une « autonomie cognitive » : à la lecture de Matthew Crawford (et de bien d’autres) se dessinent 2 définitions antagonistes ou paradoxales de l’autonomie, celle qui renforce notre indépendance et notre agir incarné, et celle qui la détruit en nous fragilisant notre capacité d’action sur le monde ou en nous incitant à la passivité, si ce n’est à une forme de soumission douce car consentie (cf. l’analogie de la jauge).
Il est urgent d’intégrer cette idée de souveraineté cognitive personnelle, et d’en faire un ferment pour préserver la souveraineté d’une entreprise, avec un objectif, réaligner l’innovation avec le réel.
Cela implique à mon sens de :
- Ne pas réduire l’activité entrepreneuriale à un service automatisé (fragilité)
- Réintroduire de la friction de manière intentionnelle dans les produits et services, pour les collaborateurs comme pour l’entreprise pour redonner du pouvoir à l’utilisateur plutôt que de favoriser sa soumission par la facilité.
- Considérer le savoir-faire comme un combat quotidien et une collaboration constante, plutôt que comme une tâche totalement délégable
Je suis curieux de vous voir réagir pour prolonger la réflexion. Et avant de refermer ce billet, une phrase de Damien Collignon, presque une définition de la souveraineté cognitive, à coup sûr un aphorisme qui pourrait avoir du succès :
« L’IA est là pour me rendre plus humain. Si cela ne va pas dans ce sens, c’est que je fais fausse route »
Publié initialement sur LinkedIn : voir le billet d’origine
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