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De l’importance de la lecture profonde pour un entrepreneur

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« Lire, c’est entendre la voix de quelqu’un ». Peut-être connaissez-vous cette citation de José-Luis Borges. Cette formule m’a accompagné tout au long du livre Lecteur, reste avec nous, écrit parMaryanne Wolf.

Ce plaidoyer en faveur de la lecture profonde et du livre papier s’adresse à tous, mais résonne plus particulièrement après ces trois leçons sur comment un entrepreneur peut continuer à se former à la tête de son entreprise (La formation continue de l’entrepreneur : une nécessité, pas un luxe ; Désapprendre pour mieux apprendre ; L’apprentissage en double boucle).

Son auteure, Maryanne Wolf, est avant tout une chercheuse en neurosciences et une spécialiste de la dyslexie. L’étude de ce trouble l’a conduit à développer une réflexion sur ce qui se passe dans un cerveau qui apprend à lire et dans le nôtre quand nous cessons de le faire vraiment.

Un cerveau qui ne sait pas lire

Son premier constat est contre-intuitif : le cerveau ne sait pas lire. Il n’y a pas de zone précâblée pour cela à la naissance. Sa formation a précédé largement le développement de l’écriture il y après 5 000 ans, et encore plus sa généralisation. Le cerveau n’a donc pas eu le temps d’évoluer physiologiquement pour s’y adapter. Dit autrement, la lecture relève de l’acquis et non de l’inné.

Ce que nous appelons « savoir lire » est en réalité le fruit d’un recyclage neuronal, une expression forgée par Stanislas Dehaene qui désigne l’apparition d’un circuit de traitement par la connexion de aires cérébrales non programmées pour travailler ensemble, au nombre de trois : la reconnaissance visuelle des lettres, leur prononciation, et l’association de chaque mot à un sens.

Ces trois aires distinctes finissent par former un circuit stable, par un renforcement de la gaine de myéline au fil de l’apprentissage de la lecture (qui a pour effet de démultiplier la vitesse de l’influx neveux dans notre cerveau, d’un multiple de 50 à 100). Ce circuit comme je l’évoquais plus haut n’est donc pas inné, il est construit. Et ce qui le construit, c’est l’attention.

La lecture profonde structure votre façon de penser

C’est là qu’entre en jeu la notion de lecture profonde. Lire en profondeur, c’est se plonger dans un texte avec suffisamment d’intensité pour le déchiffrer, le comprendre et enfin le retenir. Vous avez une idée de l’effort que cela nécessite lorsque vous êtes fatigué : parfois, à la fin d’une journée trop intense, il vous arrive de lire, puis relire, éventuellement à plusieurs reprises, un même paragraphe sans parvenir à en accrocher le sens ou à simplement vous souvenir des lignes qui précèdent.

La thèse de Maryanne Wolf est que cette lecture profonde a des effets sur notre cognition, « les processus mentaux par lesquels des connaissances sont acquises, traitées, stockées et ensuite mobilisées ». Lire en profondeur structure littéralement notre manière de penser, de comprendre le monde et de nous relier les autres. Et cette cognition est incarnée, elle passe par le corps et nos émotions (La prise de décision : entre rationalité et intuition).

Lire sur papier et lire sur écran ne sont pas deux modalités équivalentes d’u même acte. La lecture papier engage le corps différemment et la mémorisation s’en ressent, comme se ressent d’ailleurs la prise de notes manuscrites comparativement à la frappe sur un clavier : écrire à la main oblige à reformuler, à traiter le contenu avant de le poser, là où le clavier permet de retranscrire sans comprendre. Les études récentes se multiplient en ce sens. Ceux d’entre vous capables d’évoquer l’emplacement d’un passage marquant sans même ouvrir le livre le savent (par exemple, ce paragraphe était au milieu du livre, en haut d‘une page de droite). Cela est encore exacerbé par le cornage d’une page, le soulignement de quelques lignes ou bien l’écriture d’une réflexion dans la marge.

Un risque silencieux : perdre cette capacité sans le remarquer

Maryanne Wolf va jusqu’à considérer que notre cerveau est en danger du fait de la lecture sur écran. Pas tant parce que l’écran serait mauvais par nature, mais parce que la lecture numérique favorise un mode de lecture plus superficiel, plus rapide. Des facteurs aggravants sont depuis apparu, notamment l’habitude que nous avons prise sur internet de lire en diagonale les pages que nous consultons, les schémas de scroll infini et la surcharge informationnelle à laquelle nous nous exposons. Pour ceux d’entre nous qui ont appris à lire sur du papier, le risque est de perdre la capacité de lecture profonde sans même le remarquer. Wolf elle-même l’a vécu : voulant relire un roman qui l’avait marquée à l’adolescence, elle n’a pu que constater qu’il lui avait fallu a plusieurs reprises se concentrer pour éprouver à nouveau l’émotion qui avait été la sienne. Etonnante et douloureuse prise de conscience pour quelqu’un dont le travail est de comprendre la lecture. Peut-être en a-t-il été de même pour vous.

Elle observe par ailleurs, en s’appuyant sur les sciences cognitives, que le recul de la lecture profonde coïncide avec un déclin mesurable de l’empathie et de la pensée critique, au point de faire craindre une autarcie intellectuelle. La corrélation ne vaut pas causalité, ce qu’elle reconnaît bien volontiers, mais le lien est pour elle réel. Au point

Maryanne Wolf le rappelle, la fiction nous fait vivre des existences que nous n’aurons jamais : une grossesse, une maladie, une condition étrangère à la nôtre. Cette capacité à habiter d’autres points de vue, à traverser d’autres expériences par personne interposée, est peut-être l’une des choses que nous perdons quand nous cessons de lire profondément.

Un dernier élément proposé mérite attention : la lecture profonde fonctionne par intérêts composés. Plus on lit, plus on comprend et plus la base s’élargit pour comprendre encore mieux. L’effet est géométrique, pas linéaire, et nourrit notre capacité à confronter toute nouvelle information au filtre de ce que nous savons, sans mêle le mesurer. Comme elle le souligne, « La relation entre ce que nous lisons et ce que nous savons déjà sera foncièrement altérée si nous nous reposons trop, et trop tôt, sur les béquilles d’un savoir externe. » On retrouve ici l’idée d’effet Matthieu : les grands lecteurs pourront « éclairer » leurs lectures à venir, à l’inverse de ceux n’ayant jamais ouvert un livre, don on peut craindre qu’ils ne soient plus en mesure d’identifier qui ne savent même pas ne pas savoir.

Un appel à résister et à devenir des lecteurs complets

Vous l’aurez compris, entrepreneur ou non, cette capacité de lecture profonde peut se perdre faute d’être exercée, et ne se reconstruit que lentement. Il faut donc résister et continuer à lire, lentement, profondément et idéalement sur papier.

Une « patience cognitive » est nécessaire, doit être entretenue en ces temps d’IA dévorante. Lecture et écriture (Ecrire ou ne plus écrire, en laissant la machine le faire pour vous ?) ne sont pas de simples compétences mais des briques de fondations de la cognition. « Et seule cette connaissance intériorisée nous permet, à son tour, de tirer analogies et inférences d’une information nouvelle. De cet investissement en temps dépend notre capacité à discerner la véracité et la valeur de celle-ci. »

La relation, cruciale, entre qualité de lecture et qualité de pensée est fortement tributaire de l’évolution de notre capacité d’attention et de ce que j’appelle, de façon plus intuitive que scientifique, la « patience cognitive ».

Qu’on ne se trompe pas, ce livre n’est pas un rejet du numérique. C’est un plaidoyer pour devenir des lecteurs complets, capable tant de lecture rapide, aux vertus été intérêts propres, que de lecture profonde, en veillant à ne jamais laisser la seconde s’atrophier. N’atrophions pas ce circuit neuronal construit laborieusement depuis l’enfance, par une dégradation sous l’effet des écrans et de la vitesse.


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Intervention de janvier 2026 au séminaire de rentrée Melcion, Chassagne & Cie dont est tiré ce billet :

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