L’effectuation, boussole pour l’action en incertitude

En quelques jours, nos certitudes ont été brutalement remises en cause, tout comme notre action, nos organisations et nos outils. Le coronavirus a rendu, au moins pour un temps, nos prévisions, plans et objectifs bien inutiles. Cette pandémie, ce choc de réel, nous confronte à une incertitude extrême, tétanisante.

Plutôt que de prévoir ou d’imaginer le monde d’après, comment redevenir acteur, à notre niveau, individus et organisations, pour faire face ? Comment faire pour retrouver des capacités d’action, aujourd’hui ?

Arrêtons-nous, faisons un détour par l’effectuation, cette logique d’action des entrepreneurs mise en lumière par Saras Sarasvathy, pour réfléchir à comment agir en épousant les circonstances. Pour cela, rien de mieux qu’une relecture de l’émergence du masque Easybreath de Décathlon comme piste de solution, afin d’illustrer les 5 principes mis en avant par l’effectuation.

1/ Agir avec les moyens du bord

On assiste depuis près d’un mois à une belle mise en œuvre de la frugalité en innovation autour d’un produit courant, le masque Easybreath. Plusieurs personnes ont imaginé qu’il y avait là une possible solution pour contribuer à combattre la crise à laquelle chacun était confronté.

L’initiative la plus emblématique vient de Renato Favero, un médecin italien, qui réfléchit à comment utiliser un masque de plongée existant afin de pallier le manque de respirateurs artificiels, ce qui est clé pour aider les personnes lourdement atteintes par le Covid-19. Avec le soutien d’une entreprise italienne, Isinnova, société d’ingénierie industrielle, ils identifient le masque Easybreath et créent la pièce permettant d’en faire un respirateur d’urgence à l’aide de l’impression 3D.

Simultanément, d’autres initiatives se développent autour du masque : comme solution de protection des soignants (idée d’ingénieurs de l’IUT de Belfort-Montbéliard) ou comme masque de protection individuel (idée d’un couple du Midi), toujours en s’appuyant sur l’impression 3D. Il en existe sans doute d’ailleurs d’autres.

2/ Effervescences d’engagements, et de surprises

Contacté, Décathlon accepte de partager les plans 3D avec toutes les initiatives les plus sérieuses et avancées. Les interactions avec Décathlon se multiplient et plus de 2 millions de téléchargements de ces plans auraient déjà eu lieu. Au point de conduire à la mise en place d’une équipe et d’une plate-forme pour appuyer et coordonner les actions lancées par de multiples organisations, autorités sanitaires, centres de recherches et hôpitaux, dans près de 70 pays.

Face aux demandes, Décathlon a retiré de la vente les masques en question pour les distribuer, en France, en Espagne puis en Italie. Près de 70 000 masques ont ainsi été mis à disposition.

En parallèle, les initiatives de production ont essaimé. Au départ, ceci est l’œuvre de particuliers qui utilisent leur propre matériel d’impression. Puis viennent des projets plus larges, jusqu’à la mise en place de schémas d’envergure industrielle, comme ce consortium mené par Stanford en collaboration avec Bic ayant pour objectif une production à grande échelle.

Masque Easybreath / Capture du site Décathlon

3/ L’effectuation, une boussole pour l’action en incertitude

Pour ceux peu familiers avec le sujet, l’effectuation est le résultat du travail d’une chercheuse, Saras Sarasvathy, publié sous forme de thèse en 2001, travail mené pour répondre à la question : « Comment les entrepreneurs prennent-ils leurs décisions ? ».

L’effectuation n’est pas une méthodologie, mais une logique d’action articulée autour de 5 principes :

Des principes pragmatiques, simples, accessibles, qui soulignent l’importance de partir du contexte, mêmes le plus complexe. Ces 5 principes permettent d’agir et de prendre des décisions, notamment lorsque la prédiction est inefficace et que l’incertitude domine. Ce qui peut s’appliquer aux démarches d’innovation, de transformation et à cette période que nous traversons.

L’exemple ci-dessus peut aisément être relu au filtre de ces principes :

  • Démarrer avec ce que l’on a : une intuition, un masque de plongée disponible dans le commerce, une imprimante 3D et son réseau.
  • Raisonner en perte acceptable : un peu de temps pour expérimenter, l’achat d’un masque, du consommable pour une imprimante 3D. Si rien ne ressort de cette expérimentation, je ne me mets pas en danger. A l’inverse, il peut y avoir dans ce travail une solution viable, peut-être de fortune, mais immédiatement utile.
  • Obtenir des engagements : de l’idée à l’impression 3D, il y a un pas, vite franchi en contactant tout d’abord une entreprise en mesure de dessiner la pièce pour l’imprimer, puis une autre qui va rendre disponible les plans du masque. Le patchwork fou (une image courante de l’effectuation pour décrire les engagements) prend ici une tournure quasi-virale : individus, autorités et organismes de santé, entreprises et laboratoires de recherche…
  • Tirer parti des surprises : Surprise pour Décathlon d’être ainsi approché alors que son produit est bien loin du domaine médical, qui décide pourtant de sortir de sa zone de confort et de risque. Surprise de voir particuliers et entreprises s’activer pour contribuer à l’initiative, aboutissant à la mise en place de collaborations étendues et ouvertes.
  • Créer le contexte : La créativité de Renato Favero, sa capacité à avancer et à forger des collaborations ouvrent des voies inattendues. L’engagement de Décathlon, décidant avec une certaine hardiesse d’engager des ressources importantes dans cette lutte contre le virus, permet quelque chose de nouveau, et fondamentalement utile dans la situation actuelle.

Puisque nos plans et nos prédictions sont réduits à néant, repartons donc du réel, de ce que nous avons à portée de main, comme ce médecin italien avec son masque de plongée, pour imaginer et dessiner, ensemble, les solutions à trouver, maintenant.

« L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre »

Antoine de Saint-Exupery

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PS 1 : De multiples ressources sont disponibles pour creuser le sujet de l’effectuation, en accès libre. Comme ce MOOC créé par Philippe Silberzahn ou les articles de Dominique Vian.

PS 2 : La communauté française de l’Effectuation a créé un groupe pour venir en aide aux entrepreneurs qui cherche à faire face à la crise et identifier de nouvelles opportunités en ces temps difficiles. Elle s’appelle les Citrons de la Marne, vous pouvez naturellement le rejoindre pour y contribuer ou solliciter de l’aide.

PS 3 : Plus de détails en vidéo sur le travail de Renato Favero et de Isinnova

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