Tabarly, innovateur

Tout le monde connaît Éric Tabarly skipper de talent, héros de la course au large et officier de la Marine Nationale. Moins nombreux ceux sont qui mesurent combien il a été à la fois un innovateur et un entrepreneur. La découverte de la Cité de Voile Eric Tabarly à Lorient et le récit de ses aventures par une de leurs médiatrices m’a permis d’en mieux prendre la mesure, ce que confirme la lecture de ses « Mémoires du large ».

Sa passion profonde a été son moteur comme il l’écrit dans ses Mémoires : « Tout ce qui peut accélérer la vitesse et améliorer les performances d’un voilier dans n’importe quelle mer et avec toute sorte de vents me passionne ». Au point d’alimenter ces deux facettes moins connues de sa personnalité : « Le bateau est vraiment le seul domaine qui me captive, qui alimente mes idées novatrices et donc les projets ».

Ce premier billet présentera ses talents d’innovateur, un second s’attardera lui sur sa capacité entrepreneuriale, à rebours de conceptions trop répandues présentant les entrepreneurs comme des héros ou des solitaires.

Innovateur donc, ou plutôt inventeur et innovateur. Arrêtons-nous sur ces deux mots pour les définir précisément :

  • Inventeur : celui qui invente, qui crée ou découvre quelque chose de nouveau,
  • Innovateur : celui qui introduit quelque chose de nouveau dans un domaine.

Comme on le voit, il est donc possible d’innover sans rien inventer de nouveau (introduction nouvelle d’une chose existante dans un nouveau domaine) ou d’inventer quelque chose sans rien en faire (une invention qui ne servirait à rien), à l’image de certaines solutions qui ne résolvent aucun problème, attendant de trouver une utilité. Ce qui fait d’ailleurs dire à certains qu’une innovation est une invention qui a réussi ou trouvé son application.

« Le bateau est vraiment le seul domaine qui me captive, qui alimente mes idées novatrices et donc les projets »

Eric Tabarly, Mémoires du large

 

A la fois inventeur et innovateur

Dans le cas d’Éric Tabarly, il est frappant de constater qu’il a creusé l’une et l’autre des voies, avec une habileté peu commune à imaginer des solutions efficaces. Il est ainsi l’inventeur de la chaussette à spi, facilitant l’envoi du spi en solitaire, devenue un équipement classique de plaisance. Et aussi un véritable innovateur : son expérience de l’aéronavale lui a par exemple donné l’idée de créer une bulle d’observation d’où il pourrait observer ses voiles et le ciel depuis l’intérieur de son bateau, avec le réemploi d’un astrodôme d’hydravion récupéré. A l’image également du système de cardan dont il équipera ses tables à cartes ou sa cuisinière afin de les équilibrer, ou de l’ajout une selle de Harley Davidson pour une meilleure stabilité.

A l’évocation de Tabarly, un nom emblématique jaillit, celui de Pen Duick, mésange à tête brune en breton, le voilier familial acheté en 1938 par son père :

  • Le nom d’un bateau donc, un vieux grément dessiné par un architecte naval célèbre, William Fife, qu’il racheta à son père en 1952 (mais ceci est une autre histoire, pour le billet suivant, comme le dit Laurent Brouat dans son podcast l’Apprenti que je vous conseille si le sujet de l’entrepreneuriat vous intéresse),
  • Et aussi celui de la série de bateaux construits par Éric Tabarly, en architecte naval qu’il était devenu.

 

La lignée des Pen Duick

La série de bateaux qu’il mettra au point, numérotés de II à VI, culminera avec ce qui aurait pu être Pen Duick VII mais portera le nom de Paul Ricard. Cette saga donne toute la mesure de l’innovateur qui a marqué la voile et la course au large.

Tout démarre avec Pen Duick, une épave après cinq années passées dans une vasière. Il va le restaurer avec l’aide de Gilles Costantini, d’une famille d’architecte naval, à qui il demande s’il parviendrait à utiliser la coque décrépite pour s’en servir de moule. Gilles, qui réalise de petites coques en polyester, se voit alors proposer de tenter d’en construire une plus grande. Séduit par l’idée de retaper ce beau bateau dont le sauvetage des formes lui parait en valoir la peine, il accepte.

©B. Deguy / Cité de la Voile Éric Tabarly

Suivra Pen Duick II, avec sa bulle d’observation, bateau révolutionnaire, dessiné spécialement pour une navigation en solitaire. C’est l’un des premiers bateaux de cette taille réalisé entièrement en contreplaqué, faisant de lui l’un des plus légers à son époque, permettant une surface de voile réduite adaptée pour la manœuvre par une seule personne. Autre caractéristique innovante, sa coque à double bouchain, dont le rétrécissement de la carène bien au-dessus de la flottaison lui assure la pénétration d’un voilier étroit tout comme la stabilité d’un bateau plus large en cas de gîte.

Pen Duick III sera le voilier à la coque en alliage d’aluminium d’une taille jamais construite à l’époque en France et dont la quille profilée terminée par un bulbe a fait école. Sa coque a été testée en bassin de carène, une nouveauté pour l’époque.

Il y aura ensuite Pen Duick IV, premier trimaran géant de course imaginé en 1968, rebaptisé Manureva par Alain Cola, au destin tragique chanté par Alain Chamfort sur un texte de Serge Gainsbourg : un trimaran à la structure tubulaire et aux deux mâts rotatifs, portant des voiles entièrement lattées. Ce bateau a été jugé révolutionnaire à une époque où les multicoques étaient considérés comme inélégants, voire dangereux.

Pen Duick V, bateau surtoilé de 35 pieds, viendra en réponse à une contrainte imposée par le règlement de la course transpacifique San Francisco Tokyo en solitaire. Ce bateau est le précurseur des monocoques de 60 pieds, aux formes planantes et doté de ballasts permettant de stabiliser au mieux le bateau, une nouvelle innovation introduite par Tabarly. 

Pen Duick VI, bateau conçu pour 14 équipiers, mènera Tabarly à la victoire en solitaire lors de la Transat anglaise de 1976. Avec une innovation majeure, une quille à l’uranium appauvri, plus dense que le plomb, et pour la première fois la chaussette de spi évoquée plus haut.

Le suivant, prévu au début pour être Pen Duick VII portera finalement le nom de son sponsor, Paul Ricard, un trimaran à foil.

 

Un innovateur compulsif

Éric Tabarly, animé par sa passion, occupait une partie de son temps à terre à esquisser des croquis de bateaux et à chercher à concevoir le bateau idéal pour les différents types de course auxquelles il souhaitait participer. A plusieurs reprises dans ses mémoires, il évoque d’ailleurs ce besoin de crayonner et chercher des solutions.

Un aspect du génie de Tabarly est sûrement ce talent à concrétiser ce que d’autre n’avaient fait qu’apercevoir. Il le tire d’une connaissance aiguë de la mer ainsi que d’une intuition nourrie par sa grande érudition de l’histoire de la navigation : Son idée des ballasts a germé des « sandbaggers », des voiliers de régates américains dérivés de voiliers de travail, qui utilisaient comme lest des sacs de sable qu’on déplaçait d’un bord à l’autre, voire qu’on jetait à l’eau si le vent faiblissait trop, au risque de se trouver démuni si le vent revenait. Il imaginait qu’un système à base d’eau serait plus efficace, y compris en vidant les ballasts si besoin était l’eau ne manquant pas.

Les 60 pieds IMOCA, bêtes de course modernes, et le Vendée Globe lui ont donné raison.


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Crédit photo : ©B. Deguy / Cité de la Voile Éric Tabarly

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