La vie d’un entrepreneur est rythmée par une tension permanente entre l’urgence et l’essentiel, laissant peu de place pour se former, en dépit du fait que l’apprentissage continu est pourtant un gage de la pérennité et de la résilience d’une organisation.
Régulièrement pourtant dans nos échanges, les entrepreneurs reconnaissent qu’il serait bon qu’ils y consacrent du temps pour creuser les sujets les moins maîtrisés, sans même parler de la nécessaire cohérence avec les efforts qu’ils ou elles déploient pour leurs équipes
Une piste nous est donnée par l’entête du blog d’Harold Jarche, qu’il détaille dans un billet de 2012 : « Work is learning and learning is the work » : « Taking care of business means taking care of learning. If learning is everywhere, it should definitely be where the work is getting done ».
L’apprentissage au filtre du modèle 70-20-10
Commençons par repartir de ce qu’est la formation pour beaucoup : un exercice théorique qui livre les clés de compréhension nécessaire pour développer une compétence ou un affronter un nouveau sujet.
Très vite toutefois, on s’est rendu compte que cela ne suffisait pas. Une formation détachée du contexte de travail ne percole que peu dans la pratique. L’ancien RH que je suis en est depuis longtemps convaincu.
Dans le courant des années 1980, 3 chercheurs du « Center for Creative Leadership », Morgan McCall d’une part et Michael M. Lombardo et Robert A. Eichinger d’autre part, ont travaillé sur le sujet. Le tout a été synthétisé dans un ouvrage publié par ces derniers en 1996, intitulé « The Career Architect Development Planner ».
Le modèle proposé est dit du 70-20-10. Ce modèle n’est pas une théorie, mais une analyse empirique dont l’un des enseignements essentiels est que l’apprentissage est d’abord une affaire de terrain :
- Près de 70% des apprentissage se font dans le travail, on the job. Tout cadre professionnel permet d’apprendre, par la confrontation à de nouveaux sujets ou par les projets auxquels on contribue.
- Environ 20% sont nourris des interactions professionnelles qui structurent l’activité : réunions, collaborations, échanges de pratiques… Le sujet n’est pas qu’un sujet interne mais également le fruit de rencontre externes ou de réseaux professionnels.
- Le dernier volet, qui ne compte pour qu’environ 10% relève de la formation continue dans son sens le plus traditionnel, cours et théorie.

Au-delà des chiffres qu’on peut discuter, cette approche met en lumière deux évidences : 1/ Le modèle classique des cours manque d’efficacité, ce qui peut rassurer l’entrepreneur qui n’a pas le temps, et 2/ Les apprentissages informels et organisationnels sont puissants et trop souvent négligés.
Transposition de cette logique 70-20-10 à l’entrepreneur
Cette logique, empirique je le rappelle, a un mérite pour une entrepreneure ou un entrepreneur : celui de servir de guide pragmatique pour continuer à se former au quotidien, en déployant une énergie raisonnable et compatible avec la vie trépidante qui est la vôtre.
Transposée à votre activité, cette approche se révèle très concrète :
- Le terrain (le 70%) est votre entreprise, lieu de la formation informelle quotidienne : Comment vous efforcez-vous d’y revenir régulièrement, pour mieux comprendre et apprendre ?
- Sortir des limites balisées de votre organisation contribue à nourrir des interactions utiles pour votre apprentissage : ce 20% doit être structurée comme autant de possibilités d’apprentissage.
- Reste la théorie, le 10% : les progrès technologiques ont multiplié les façons de creuser notre compréhension du monde, à chacun dès lors de trouver ce qui lui convient.
Le terrain : premier lieu d’apprentissage (70%)
Le terrain, c’est là où tout commence et où tout finit, indépendamment de la taille de votre organisation. Toute visite et toute découverte que vous y ferez bénéficieront à votre activité et à la performance de votre entreprise.
Cette formation continue sur le terrain a un avantage majeur : si vous montrez votre capacité à vouloir comprendre, apprendre et creuser les sujets, vous témoignerez concrètement à vos équipes de la place que vous attachez au questionnement, instillant ainsi une habitude qui influencera la culture.
A la lumière du Toyota Production System, on pourrait même qualifier le terrain et les équipes de maîtres d’apprentissage, exigeants certes mais surtout généreux. C’est le fameux Gemba, ce lieu où le travail se fait et auquel il fait revenir.
Cette approche a l’avantage d’être frugale, efficace et intégrée au quotidien. Elle permet de rester directement en prise avec les besoins de l’organisation et à son évolution, en tenant dans un même mouvement l’action et la réflexion, une clé trop souvent négligée pour donner du sens au travail de tous.
Parmi les fruits qu’on peut relever :
- Des surprises, des paradoxes et une compréhension renouvelée des problèmes, qui sont autant de pistes pour avancer (je vous renvoie à la logique 4C).
- Des ressources négligées ou oubliées pour progresser et développer l’entreprise.
Descendez donc sur le terrain et passez-y du temps, simplement en allant observer et poser des questions.
Sortir de l’entreprise et favoriser les rencontres (20%)
Après le terrain, les interactions, que ce soit avec des clients, des partenaires, dans des salons ou avec les mouvements professionnels auxquel vous contribuez (APM, CJD, EDC, syndicats et associations professionnels) ou au moyen de réseaux d’entrepreneurs.
Sortir de l’entreprise est essentiel pour comprendre le monde. Vous y trouverez autant d’occasions de croiser des regards, de confronter des idées, de découvrir des solutions inattendues. Un problème que vous croyiez unique a le plus souvent été rencontré par d’autres, et résolu ailleurs, sous une autre latitude, dans un autre secteur. Une idée que vous jugiez farfelue peut s’avérer pertinente une fois confrontée à l’expérience d’un pair.
Ces échanges, informels le plus souvent, renouvellent la compréhension des enjeux et enseignent une humilité face au contexte, celui de son interlocuteur comme le sien.
C’est le moment de rappeler un point par trop oublié : L’apprentissage, une activité profondément sociale par nature. C’est le rappel constant du Personal Knowledge Management (ou PKM), tout comme l’est l’entrepreneuriat vue sous le filtre de l’effectuation). L’oublier conduit à ignorer une partie de la réalité : On n’apprend pas tout seul. Notre analyse, même si elle est pertinente, peut avoir des biais, des lacunes, ou des surdéterminations. Il faut donc l’enrichir de vues complémentaires et voir au-delà des limites du discours qui nous est présenté.
La théorie reste indispensable (10%)
Il y a enfin, bien entendu, la formation au sens le plus traditionnel du terme, ce travail patient, rendu plus ardu par la tentation de l’instantanéité et du prêt à penser digéré par la machine. Il est plus que jamais nécessaire de creuser les fondamentaux, d’approfondir les concepts, leur agencement et de comprendre leurs limites.
Cette activité « profonde » permet de structurer notre connaissance, de tisser des liens entre des sujets en apparence éloignés, de favoriser l’innovation et l’adaptabilité en temps de crise. Affermir notre savoir permet de se confronter à la nouveauté, et développe nos capacités d’analyse, qu’elles soient déductives ou critiques. Elle constitue ce que l’on pourrait appeler le ciment de notre réflexion.
Les ressources sont abondantes et facilement accessibles grâce aux technologies numériques, au-delà des classiques sessions de formation : livres, MOOC, vidéos, podcasts, blogs et autres formats digitaux. Vous avez l’embarras du choix pour trouver la solution qui correspond à vos goûts et vos contraintes.
Voici trois grandes catégories pour guider vos apprentissages théoriques, qui émergent au contact quotidien d’entrepreneurs :
- Les fondamentaux : Qu’on les ait oubliés ou jamais vus (le droit, les statistiques, le management, la vente…).
- Ce qui est nouveau : la technologie, les défis actuels, les modèles d’affaires…
- Ce qui dure et résiste : les humanités, les régularités, les tendances longues, la complexité du vivant et des relations…
Pour la méthode, le mieux est de sanctuariser des plages dédiées dans son agenda. Ces temps, un investissement à bien des égards, nourrissent la veille et la réflexion. Faites de la veille une routine, notamment au moyen des réseaux sociaux et de l’IA comme des outils de curation et d’approfondissement.
La formation, outil de navigation dans l’incertitude et la complexité
Vous l’aurez compris, la formation continue autant une nécessité personnelle qu’un enjeu de management à destination de vos équipes.
C’est également une clé de la résilience de votre aventure dans un monde mouvant où le sens n’est pas le simple fruit d’un savoir figé. Les problèmes rencontrés n’ont pas tous des réponses évidentes, ce qu’accentuent les bouleversements technologiques et internationaux actuels. Ils sont parfois ambivalents et résistent aux solutions toutes faites.
Le framework Cynefin le rappelle : certains défis ne se résolvent pas, ils s’apprivoisent, exigeant des allers-retours constants entre action et réflexion, entre terrain et théorie, entre soi et les autres.
L’enjeu n’est pas d’accumuler des savoirs, mais de faire émerger du sens, conscient que « la prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir » (Pierre Dac). Car comme l’écrivait (presque) Saint-Exupéry « L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre ».
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