Il nous arrive parfois d’être poussés par des intuitions difficiles à verbaliser. Je viens d’en faire l’expérience avec 2 livres, 𝑺𝒆𝒍𝒑𝒓𝒆𝒔𝒔𝒊𝒐𝒏𝒏𝒊𝒔𝒎𝒆 de Marie Dollé et 𝑨𝒖 𝒅𝒊𝒂𝒃𝒍𝒆 𝒍𝒂 𝒓𝒆𝒏𝒕𝒆 d’Etienne de Rocquigny.
Aucune évidence à la lecture des 2 titres, juste cette impression diffuse qu’ils se répondront. Sentiment que la collision, la carambole des deux, produira quelque chose.
S’il fallait rationnaliser tout cela, je pourrais évoquer des points de convergence : l’intelligence artificielle et sa place dans notre monde ; l’écriture ; une sensibilité artistique ; une érudition intimidante…
Avec 𝑺𝒆𝒍𝒑𝒓𝒆𝒔𝒔𝒊𝒐𝒏𝒏𝒊𝒔𝒎𝒆, Marie apporte un éclairage foisonnant et décalé des enjeux posés par ces technologies d’IA générative, qui percutent nos entreprises, la société et notre rapport au monde, à la matérialité, à l’éducation et au travail. Ainsi qu’à l’art.

Ce livre, accessible au plus grand nombre, nous emmène au-delà de la technique, en alliant avec talent maîtrise du fond et lisibilité de concepts pourtant ardus. Elle pousse l’audace à remettre le sensible et l’émotion au cœur du sujet, pour nous faire réfléchir en quoi ces bouleversements, souhaités par certains et craints par tant, nous invitent à penser plus loin la façon que nous avons d’habiter notre monde.
Ni technolâtre, ni technophobe, elle appelle le lecteur à revenir au réel pour « élargir notre présence à soi, à l’autre et au monde ». En relevant la tête de nos écrans pour retrouver notre attention.
Avec bien sûr cette plume que reconnaitront ceux qui sont abonnés à la lettre In Bed With Tech de Marie Dollé. Indispensable pour suivre, tout en prenant de la hauteur, ce que les outils d’IA génératives ouvrent comme perspectives.
Etienne, dans 𝑨𝒖 𝒅𝒊𝒂𝒃𝒍𝒆 𝒍𝒂 𝒓𝒆𝒏𝒕𝒆, convoque également le réel et l’humilité à avoir face à celui-ci en raison de sa profonde indétermination, nous appelant à l’audace et à retrouver une joie subtile à entreprendre et à créer.

L’entrepreneur et mathématicien rappelle la puissance de l’IA générative à repérer les régularités profondes du réel et souligne aussitôt les limites, scientifiques (Heinsenberg, Gödel et Lorenz…) comme philosophiques (Girard, Jonas, Pascal, Ellul…) et la prétention à vouloir « tout apprendre et tout prédire par le calcul ».
L’aléas et la variabilité sont autant de piste pour renouveler le sens du travail dans un monde qui prédit sa fin contre les intuitions de Simone Weil, Thomas d’Aquin ou Matthew Crawford (parmi tant d’autres) pour lesquels le propre d’un travail humain est d’allier dans un même mouvement le « faire » et le « penser ».
Etienne parle bien d’un « travail au sens étendu », qu’il décrit comme « la participation à une œuvre collective » seule à même de poser la question de la dignité du travail, questionnant nos emplois si dégradés, jusqu’au plus intellectuels souvent abimés par des procédures et des nombres qui asservissent à la machine.
A lire donc tous 2 !
