L’année 2026 est ouverte, et avec elle le bal des vœux et celui des prédictions pour ce qui vient.
Ces deux exercices traditionnels, que nous les formulions ou les lisions, correspondent bien à nos esprits friands de linéarité et de stabilité. Quand bien même le monde réel, avec ses tensions, ses rebondissements et son incertitude ne s’en préoccupe guère.
Je vous propose plutôt de faire un pas de côté, et même deux, pour démarrer cette année, avec ces citations que j’aime et que vous croiserez certainement dans le prochains jours, qui nous proposent chacune de plutôt passer à l’action, que vous soyez entrepreneurs ou non.
La première est attribuée traditionnellement à Peter Drucker : « La meilleure façon de prédire l’avenir c’est de le créer ».
La seconde serait d’Antoine de Saint-Exupéry : « L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre ».
D’Atari à Peter Drucker
Première découverte grâce à un tweet de juin 2023 de Yann Le Cun, la phrase fameuse attribuée à Peter Drucker semble avoir été prononcée par d’autres avant lui. Il y partageait un article de Quote Investigator qui en retraçait la généalogie ainsi que celle de ses variantes.
Yann soulignait par ce tweet la responsabilité que nous avons face aux développement que nous faisons de la technologie : « S’il ne vous est pas possible de prédire si une technologie sera bénéfique [ou non], développez-la afin qu’elle le soit ».
La trace avérée la plus ancienne est celle d’un physicien, prix Nobel en 1963, Dennis Gabor : « The future cannot be predicted, but futures can be invented ». Très vite, cette première expression sera suivie de variations qui vont se multiplier sous différentes plumes.
En 1971, Alan Kay, le directeur scientifique d’Atari et ancien de Xerox PARC, utilisa la version suivante : « The best way to predict the future is to invent it ».
Peter Drucker a donc bien prononcé cette phrase dès 1986, et semble en avoir utilisé une autre variante plus tard dans ses cours : “You cannot predict the future, but you can create it”. Et surprise, elle est apparue également dans un autre contexte, en septembre 1982, dans une publicité qu’Atari diffusa dans InfoWorld (et qui est reproduite en haut de cette page).
Dans toute généalogie, il y a aussi des mythes : il en va de même pour cette phrase, parfois attribuée à Lincoln sans qu’on parvienne à en trouver de trace, comme tant d’autres.

Antoine de Saint-Exupéry
Cette découverte, par ricochet, m’avait poussé à vérifier la véracité et l’origine réelle d’une citation similaire attribuée à Antoine de Saint-Exupéry :
« L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre ».
Je me lançais donc dans Citadelle en version de poche, dont je ne peux que recommander la lecture pour sa poésie, et les pépites que l’on peut y glaner sur l’acte de créer, sur l’imperfection, le lien, la liberté ou le travail. Pour ne pas trop digresser, vous trouverez quelques-unes de ces phrases qui m’ont touchées dans ce fil twitter.
Quelle ne fut pas ma surprise de ne pas y retrouver le fragment à la recherche duquel j’étais parti. Ceci me permit de découvrir que Citadelle était une œuvre posthume, dont seul nous était parvenu un brouillon dactylographié. La version de poche était le fruit d’un travail éditorial, qui avait laissé de côté le chapitre LVI.
Puisque c’était l’objet de ma quête, voici l’extrait de ce chapitre :
« Alors, me diras-tu, vers quoi dois-je tendre ? Puisque les buts n’ont point de signification. Et je te répondrais ce grand secret qui se cache sous des mots vulgaires et simples et que la sagesse peu à peu au long de la vie m’a enseigné : à savoir que préparer l’avenir, ce n’est que fonder le présent. Et que ceux-là s’usent dans l’utopie et les démarches de rêve, qui poursuivent des images lointaines, fruits de leur invention. Car la seule invention véritable est de déchiffrer le présent sous ses aspects incohérents et son langage contradictoire. Mais si tu te laisses aller aux balivernes que sont tes songes creux concernant l’avenir, tu es semblable à celui-là qui croit pouvoir inventer sa colonne et bâtir des temples nouveaux dans la liberté de sa plume. Car comment rencontrerait-il son ennemi et, ne rencontrant point d’ennemi, par qui serait-il fondé ? Contre qui modèlerait-il sa colonne ? La colonne se fonde, à travers les générations, de son usure contre la vie. Ne serait-ce qu’une forme, tu ne l’inventes point mais tu la polis contre l’usage. Et ainsi naissent les grandes œuvres et les empires.
Il n’est jamais que du présent à mettre en ordre. À quoi bon discuter cet héritage ? L’avenir, tu n’as point à le prévoir mais à le permettre ».
Au terme de cette petite enquête, il apparait que la citation communément partagée n’est ni tout à fait fausse, ni vraiment juste. Il s’agit d’un bricolage imprécis, au choix une contraction en un mot du paragraphe qui précède (l’avenir) ou le travestissement d’un constat posé par l’auteur qu’il n’existe rien d’autre que du présent.
Et pour 2026 ?
Pour refermer cette divagation autour de la prédiction et de la prévision, le mieux est d’écouter la voix de Saint-Exupéry, en refusant de prédire ce qui pourrait être mais en choisissant d’agir pour le faire advenir.
Je ne peux que vous souhaiter pour 2026 de « déchiffrer le présent sous ses aspects incohérents et son langage contradictoire », ainsi que des surprises à accueillir et des liens joyeux, à construire ou à renouveler, pour nourrir votre action au jour le jour et ainsi préparer ce qui sera :
Je ne saurai prévoir mais je saurai fonder. Car l’avenir on le bâtit.
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